Résumé du « Bernerhofgespräch » 2026: « L’administration est-elle artificiellement intelligente ? »

Le Bernerhofgespräch 2026 a marqué le début du thème annuel de la SSSA «L'intelligence artificielle dans l'administration publique: opportunités, risques et facteurs de réussite». Des représentants du monde politique ont discuté sous le titre « L’administration est-elle artificiellement intelligente ? »

13.05.26


L’IA dans l’administration : entre renouveau, responsabilité et confiance

La véritable question n’est plus de savoir si l’IA sera utilisée dans l’administration et au Parlement, mais plutôt de savoir comment, où, dans quelle mesure et sous la responsabilité de qui. C’est précisément de ce sujet qu’ont discuté le chancelier fédéral Viktor Rossi et la conseillère nationale Min Li Marti lors du Bernerhofgespräch 2026. Ce débat, animé par Reto Vogt, a permis de constater que l’IA n’est pas une utopie, mais une réalité administrative qui offre un potentiel de gains considérable, avec son lot d’exigences tout aussi importantes en matière de droit, de transparence, de qualité des données et de confiance.

La conclusion de la soirée : l’administration publique ne doit pas se laisser distancer sur le plan technologique. Mais elle ne peut pas mettre en place l’IA comme le ferait une start-up. Lorsque l’État intervient, la légalité, la légitimité et la traçabilité doivent primer. L’IA peut accélérer les processus, rédiger des textes, structurer des informations et préparer des décisions ; elle ne doit toutefois pas se substituer à la responsabilité, au discernement et au contrôle démocratique. C’est de cette tension qu’a émergé le fil conducteur de la discussion : d’abord l’état des lieux, suivi d’une expérimentation sur le terrain, puis d’un cadrage politique.

Acte 1 – État des lieux : l’IA est là, mais l’État n’est pas un terrain d’expérimentation

Le modérateur Lukas Gresch a ouvert la soirée en posant une question-clé délibérément provocante : « L’administration est-elle artificiellement intelligente ? » Dès l’introduction, la réponse s’est avérée typique de l’administration : « Cela dépend. » Alors que les applications de l’IA font une percée fulgurante dans le secteur privé et sont depuis longtemps acceptées en médecine, par exemple pour l’analyse d’images ou les interventions assistées par robot, les applications dans le secteur public, telles que les décisions judiciaires, les avis d’imposition, les permis de construire ou le dépouillement des votes, restent difficilement concevables.

La Suisse figure parmi les pays leaders en Europe en matière d’utilisation de l’IA. Cela accroît la pression exercée sur l’administration et le monde politique. Pourtant, l’État fonctionne selon d’autres règles : les informations doivent être exactes, les procédures respectées et les décisions justifiables. L’innovation est nécessaire, mais une technologie incontrôlée serait incompatible avec les principes de vigilance et de responsabilité.

Cette tension s’est manifestée lors de la mise en place de Microsoft Copilot. Cet outil est disponible au Parlement, ce qui illustre bien la manière dont les fonctionnalités d’IA sont déjà intégrées dans les environnements de travail et le sont de plus en plus. Min Li Marti a qualifié cette situation d’ambivalente : souvent, on ne sait pas très bien à quoi servent ces fonctions, à quelles données elles ont accès et quels problèmes en découlent. Viktor Rossi s’est montré tout aussi prudent au nom de la Chancellerie fédérale : Copilot ne serait utilisé que de manière très limitée, voire pas du tout ; la question décisive est de savoir à quelles données un système peut-il avoir accès sans qu’on le sache.

Acte 2 – Épreuve pratique : de l’exploration à la phase pilote

Le chancelier Viktor Rossi a dressé un état des lieux au sein de l’administration fédérale : un peu plus de 100 projets liés à l’IA sont actuellement en cours au niveau fédéral, la plupart à titre exploratoire. Cette ouverture d’esprit est nécessaire, car ce n’est que dans la pratique que l’on voit ce qui est utile. Parallèlement, la phase d’expérimentation à grande échelle devrait, après la pause estivale de 2026, laisser place à une « phase pilote » structurée. Ce n’est alors plus seulement la faisabilité technique qui compte, mais aussi la viabilité juridique, l’évolutivité et les avantages concrets.

Min Li Marti a fait preuve du scepticisme nécessaire face à cet engouement. Toutes les applications présentées comme révolutionnaires n’améliorent pas forcément la productivité. L’administration doit donc être en mesure de distinguer les véritables innovations qui lui sont proposées de ces produits coûteux que les géants de la tech lui vendent sous prétexte d’efficacité. La souveraineté numérique s’est ainsi retrouvée au centre des préoccupations. La Suisse ne va pas créer du jour au lendemain ses propres alternatives aux grands systèmes d’IA, mais elle a besoin de liberté de choix et de critères clairs pour déterminer dans quels domaines les solutions commerciales sont acceptables et dans quels domaines les processus clés de l’État imposent leurs propres exigences. Viktor Rossi a évoqué des initiatives suisses telles qu’Apertus et les solutions mises en place par la Confédération, tandis que Min Li Marti a souligné le potentiel des hautes écoles et la dimension de la politique industrielle.

Sans qualité des données ni interopérabilité, même la meilleure IA reste limitée : lorsque les données sont cloisonnées ou mal structurées, elle ne fait qu’agrandir le désordre.

Acte 3 – Synthèse politique : quand les algorithmes trient la politique

Concrètement, le débat a porté sur le « projet coup de cœur » du chancelier fédéral : le tri des motions parlementaires à l’aide de l’IA. Une IA est chargée d’analyser les motions et de proposer le service ou le département compétent ; un humain vérifie et peut passer outre. À première vue, cela représente un gain d’efficacité. Mais cette attribution n’est pas tout à fait neutre : elle influence la logique de traitement, le rythme, la hiérarchisation des priorités et le point de vue.

Reto Vogt a mis le doigt sur un véritable angle mort : le « Prompt Injection ». Si des acteurs politiques pouvaient intégrer des instructions cachées ou invisibles dans un document, cela risquerait d’entraîner, en plus du traitement du contenu, celui d’une instruction de commande dissimulée. Le « Man in the Loop » (la personne chargée du contrôle et de la prise de décision) serait certes présent sur le plan formel, mais il se pourrait qu’il ne vérifie que le résultat d’une entrée manipulée.

Cet exemple l’a clairement montré : le « Man in the Loop » n’est pas une formule magique. Il ne constitue plus qu’une simple garantie formelle que s’il est compétent, s’il est en mesure de contrôler les données traitées et s’il dispose réellement du pouvoir de passer outre les propositions de la machine. L’IA repose sur des probabilités. Or, l’État ne doit pas se contenter de faire ce qui est probable, mais ce qui est juste.

Les trois enseignements tirés du Bernerhofgespräch

1 La compétence, ce n’est pas seulement donner des instructions

L’administration doit comprendre l’IA, et pas seulement l’utiliser : classification des données, hallucinations, biais, risques de manipulation et limites des recommandations automatisées. L’IA doit être un outil, mais ne doit pas se substituer à la réflexion humaine.

2 La confiance naît de la transparence et du contrôle

Dans le cadre des processus automatisés, l’État ne dispose que d’une marge de manœuvre très limitée pour faire face à une perte de confiance. Il faut que l’on puisse voir clairement où l’IA est utilisée, dans quel but, sur quelle base et avec quelles possibilités de correction.

3 Les gains d’efficacité n’ont de sens qu’avec la qualité et la responsabilité

C’est précisément dans les services linguistiques, les résumés ou les travaux préparatoires internes que l’IA peut apporter son aide. Dans le contexte public, cependant, la « rapidité » ne suffit pas : les textes doivent être corrects, les procédures doivent rester équitables et les décisions doivent pouvoir être justifiées.

Le fil rouge

Le Bernerhofgespräch a rapidement dépassé le simple clivage « oui/non » concernant l’IA. Premièrement, il a montré que l’IA est déjà une réalité au sein de l’administration et du Parlement. Deuxièmement, la manière dont la phase exploratoire sera traduite en critères plus contraignants va désormais jouer un rôle déterminant : quelles applications seront développées à plus grande échelle, lesquelles seront limitées, et lesquelles seront exclues ? Troisièmement, la souveraineté est devenue une préoccupation centrale : l’État peut recourir à des offres commerciales, mais il doit savoir à quel moment les dépendances deviennent problématiques. Quatrièmement, il est apparu que la réglementation à elle seule ne suffit pas. Il faut du leadership, des compétences, des données de qualité, des mécanismes de protection techniques et une culture administrative qui ne délègue pas les responsabilités.

Que reste-t-il ?

La réponse à la question centrale « L’administration est-elle artificiellement intelligente ? » est la suivante : non, l’administration n’est pas artificiellement intelligente, mais elle est de plus en plus assistée par des technologies artificielles. Ce n’est pas la performance des systèmes individuels qui déterminera si cela constitue un progrès, mais la capacité de l’État à intégrer l’IA de manière conforme à l’État de droit, démocratique et rigoureuse sur le plan organisationnel. Le critère n’est pas ce qui peut être automatisé, mais ce qui peut être justifié, expliqué et corrigé.

La SSSA se veut un trait d’union entre la théorie et la pratique. C’est exactement ce qu’a permis cette soirée : elle a traduit l’engouement pour l’IA en questions concrètes pour l’administration : ce qui peut être automatisé, où le jugement humain reste nécessaire, quelles données peuvent être utilisées et comment les processus restent transparents.

Impressions

De gauche à droite: Bundeskanzler Viktor Rossi,  Reto Vogt, Studienleiter Digital MAZ Luzern & Freier Tech-Journalist, Nationalrätin Min Li Marti (SP, ZH)

Partenaires de la conférence

Nous remercions nos partenaires Die Post, Fabasoft Schweiz AG, KPMG, Microsoft, Novo Business, ASSH Académie suisse des sciences humaines et sociales, Institut de gestion administrative IVM de la ZHAW SML pour leur soutien!

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